top of page

Journal de bord semaine 12 - Premiers jours en Antarctique - Du lundi 20 au dimanche 26 décembre

Lundi 20 décembre


Le bulletin météo argentino-chilien annonce une accalmie qui va nous permettre de retourner au sud de l’île du Roi-Georges pour se mettre au mouillage et préparer notre première sortie à terre. Le choix se porte sur l’île d’Ardley. C'est un terrain intéressant du fait qu’il soit positionné entre un grand nombre de bases scientifiques et accueille un grand nombre de touristes. De plus, le débarquement semble assez simple ce qui permettra de se roder aux manœuvres sur un premier site. Les marins trouvent un mouillage à l’abri d’un isthme. Nous repassons en revue les sacs à dos, l’ensemble du matériel que nous devons faire descendre à terre, tant scientifique que technique pour passer sans danger plusieurs heures à terre. À notre arrivée au mouillage, David et Dédé partent avec l’annexe pour une reconnaissance : ils testent divers points de descente possible pour s’assurer que nous pourrons débarquer en toute sécurité et être récupérés quelques heures plus tard sans prendre le risque d’être coincés sur l’île.

Le lieu est très anthropisé : il y a tout autour de la petite île des bases du Chili, de la Russie, de la Chine et de l’Uruguay, un peu plus loin une base coréenne également. Et juste derrière il y a aussi un aéroport, un bureau de poste et un grand nombre de navires : patrouilles militaires, des yachts, quelques voiliers, des navires de croisière.


L’excitation monte au sein de l’équipe : on y est enfin !


Les sacs sont finalisés, Lana télécharge son autorisation de vol de drone pour pouvoir le faire décoller malgré la proximité de l’aéroport. Tout est fin prêt pour une première descente à terre, chaussures, vestes et sacs ont été brossés et désinfectés pour ne pas risquer d’introduire des espèces de microbes en Antarctique qui pourraient être envahissantes.


Mardi 21 décembre


La météo du matin est idéale : vent assez faible, mer calme, grand soleil. La première descente à terre est confirmée ! Après un bon petit déjeuner, tout le monde est débarqué en deux trajets d’annexe sur une plage à quelques centaines de mètres du bateau, à l’abri des vagues. Une longue journée s’annonce mais l’équipe à terre aura la chance d’être seule sur l’île pour se faire la main sur les protocoles.


Lana lève ses inquiétudes sur la maniabilité du drone sous ces latitudes et sur la durée de vie des batteries malgré le froid. Elle réalise pour cette première sortie une étude d’impact sur les manchots du survol par drone avec l’aide des autres membres de l’équipe qui placent des caméras devant les sites de nidification des manchots (c’est assez odorant un manchot d’ailleurs) qui ne semblent pas broncher à l’image lorsque le drone leur passe à 60m au dessus.



Olivier crapahute pour aller prélever des sédiments sur la plage et à plusieurs endroits dans les terres. Il fait passer le contenu de sa pelle dans un tamis pour retirer les gros débris. Les échantillons seront traités à bord du bateau : il s’agit de séparer le sable et les minéraux des composantes organiques, pour la plupart moins denses que l’eau et qui concentrent a priori les microplastiques. Il conserve ensuite ses échantillons dans des petits flacons.

Il fait aussi un prélèvement d’eau pour mesurer les contaminants organiques présents sur zone.


Dans l’après midi, Clément sort en annexe pour réaliser son premier transect lors duquel il remplit plusieurs bouteilles et bidons qui sont rapportés à bord pour eux aussi être filtrés, tamponnés, gelés, …


Le bilan de la journée est très positif : malgré quelques petits couacs classiques pour une première sortie, tout s’est dans l’ensemble assez bien passé !

On trinque dans la soirée pour Midsummer : le solstice d’été se fête en Antarctique !


Mercredi 22 décembre


Deuxième sortie à Ardley Island pour compléter les prises de la veille. Olivier fait deux prélèvements supplémentaires, Lana ressort avec le drone pour faire des relevés photogrammétriques de l’île et des sites de nidification des manchots. Pour cela, il faut poser des cibles au sol et mesurer très précisément leur coordonnées GPS pour localiser les images faites par le drone a postériori. Elle est aidée par Baptiste et Niels qui placent, déplacent et géolocalisent les cibles de Lana, entre deux prises d’image pour documenter le déroulé des protocoles et faire l’inventaire des sites de nidification et des comportements entre différentes espèces de manchots.

Dans la journée, à bord, Clément travaille à bord dans sa salle blanche pour préparer des nouveaux filtres pour les prochains prélèvements et finaliser le conditionnement des flacons de la veille. Il en profite aussi pour avancer les décantations de sédiments d’Olivier pour gagner du temps.


Sur l’île, ce jour-ci, il y a beaucoup de monde ! D’autres scientifiques de plusieurs bases qui ont contrôlé notre permis d’activités scientifiques et nous les leurs (c’est comme ça que ça fonctionne en Antarctique). C’est ensuite l’occasion de discuter, de parler protocoles, de s’entraider : Coline, une française qui travaille également sur les manchots sur une base chilienne a pu renseigner Lana sur certaines caractéristiques des colonies présentes sur l’île. Ce jour-là, il y avait aussi un certain nombre de touristes en croisière en Antarctique qui sont descendus par petits groupes accompagnés de scientifiques pour découvrir pour quelques heures l’écosystème local.


Dans la journée, le vent a tourné, nous avons donc dû marcher un petit peu pour nous rendre de l’autre côté de l’îlot, où Dédé est venu nous récupérer. Deuxième sortie à terre qui se conclut elle aussi par un bilan plus que positif ! Le soir, on passe en revue certaines des photos du jour, on se raconte nos journées respectives, on fond devant les vidéos de manchots qui jouent plus ou moins amicalement les uns avec les autres ou qui escaladent tant bien que mal la pente qui sépare certains nids du front de mer.

Voici un manchot papou avec ses petits !


Jeudi 23 décembre


La météo est beaucoup moins clémente ce jour-là : il y a beaucoup de vent, trop pour sortir en annexe, pour voler en drone voire même pour tenter de se mettre à un autre mouillage. Un navire de croisière un peu plus exposé que nous passe d’ailleurs la nuit à remettre les gaz et à essayer de repositionner son ancre pour ne pas finir échoué dans les rochers. Nous passons donc une journée tranquille à bord pour récupérer, trier et ranger les données numériques acquises ces derniers jours (images photogrammétriques, photos, vidéos, …).


Margot reprend ses notes des derniers jours : dans sa démarche ethnographique, elle pratique ce qu’on appelle l’observation participante, comme sur la photo ci-dessous où elle aide Lana.

Elle descend sur le terrain et, en plus d’observer et de poser des questions sur ce que les autres sont en train de faire, elle participe : l’occasion de se rendre soi-même compte des gestes et de faire en sorte de se les faire expliquer en détails pour saisir un peu plus concrètement le contenu des protocoles.


Les bulletins météo qui tombent deux fois par jour ne sont pas encourageants pour envisager une traversée du détroit de Bransfield qui nous sépare du reste de la péninsule. Ce n’est pas très grave, nous allons changer de mouillage pour attendre une meilleure fenêtre météo et en profiter pour étudier un terrain supplémentaire sur l’île du Roi-Georges.

Nous décidons donc de mettre le cap le lendemain matin sur le site de Lions Rump. Nous devrions y être abrités et il présente un très grand intérêt scientifique : il est ultra protégé, suivi régulièrement par une équipe de recherche polonaise et constitue ainsi un point de référence pour les chercheurs travaillant sur la péninsule nord.


Vendredi 24 décembre


L’ancre est levée tôt dans la matinée pour se mettre en route. Nous quittons la zone très habitée du sud de l’île, nous perdons peu à peu le réseau téléphonique (on captait celui du Chili, de la Chine et de l’Uruguay de façon alternative ces derniers jours), nous entendons de moins en moins parler à la radio VHF et les autres navires disparaissent peu à peu de l’écran de navigation. Une heure avant l’arrivée, nous nous regroupons tous sur le pont avec des paires de jumelles pour scruter la topographie de Lions Rump et voir si les protocoles que nous avons monté sur le papier vont pouvoir être déployés comme prévu sur place. Dans les zones protégées, il existe des plans de gestion qui détaillent ce qu’on peut y faire, où débarquer, ce qu’on va trouver sur place et qui fournissent une cartographie un peu plus précise que ce qui est autrement disponible en Antarctique ; mais rien ne vaut le constat effectué sur place. Ce qui saute tout de suite aux yeux : le site va être particulièrement intéressant pour les différentes études ! Plusieurs glaciers débouchent dans la baie, au niveau de l’eau pour certains, plus haut pour d’autres qui alimentent des torrents et des cascades. La roche magmatique offre des reliefs très variables avec falaises, plages et plateaux. Il y a un très grand nombre de manchots qui viennent nager autour du bateau dès notre arrivée, mais aussi d’autres oiseaux et un grand nombre d’éléphants de mer qui dorment ou se battent sur la plage.

Et en plus de tout ça, le paysage est littéralement grandiose. Nous en avons tous le sourire jusqu’aux oreilles !



Dans l’après-midi, après une première reconnaissance effectuée par David et Dédé, Clément embarque dans l’annexe, accompagné de Lana, pour effectuer son second transect de prélèvements. L’idée est de faire plusieurs prélèvements espacés de quelques dizaines / centaines de mètres depuis la côte (et là c’est idéal, il y a un torrent qui arrive sur la plage) pour caractériser les apports dans la mer de nutriments faits par le continent. Nous prélevons donc depuis l’embouchure du torrent en essayant de suivre le courant de surface et nous faisons d’autres points en dehors du courant, qui servent de témoin. Après une quarantaine de minutes passées sur l’eau, le vent s’est levé et Dédé, Lana et Clément rentrent bien mouillés à bord (heureusement les tenues de quart permettent de rester au sec!). Se lancent alors les protocoles de conditionnement des échantillons. Pour les 8 points faits sur ce transect, nous ressortons avec pas moins de 32 tubes, 40 flacons et 8 filtres qui vont être stockés à bord, rien que pour les protocoles de Clément. Cela représente pour les prélèvements 40 minutes en mer sur l’annexe, deux heures à filtrer sur le pont puis encore deux heures de conditionnement sous hotte. Il y en aura ensuite pour bien 2 à 3 semaines de travail en laboratoire une fois rentré en France pour transformer tubes et flacons en données numériques. Il restera encore à analyser les données ainsi produites. Sur le pont, Clément est aidé par Niels, qui en profite pour poser des questions pour le documentaire, puis par Margot. En parallèle, Baptiste passe lui quatre bonnes heures à faire aussi des filtrations sur certains des prélèvements pour compléter les analyses de Clément. Cette fois, Baptiste arrive à terminer son protocole à minuit et peut ainsi dormir pour être en forme le lendemain (lors du premier prélèvement il s’était couché à 5h du matin!). Comme il travaille sur des êtres vivants, il ne peut en effet pas faire attendre ses échantillons car leur composition organique risque d’évoluer.

C’est donc une fin de journée bien remplie qui sera ponctuée d’un dîner avec un peu de chocolat apporté par David et un verre de rhum offert par la maman de Lana pour célébrer le réveillon de Noël.


Samedi 25 décembre


L’objectif aujourd’hui est de descendre à terre pour déployer les protocoles à Lions Rump. Mais la météo en décide autrement : il y a beaucoup trop de vent et après plusieurs reconnaissances, il s’avère que Lions Rump n’est en fait pas très accessible. On ne peut pas débarquer directement sur la plage à cause des rochers et des vagues qui s’y écrasent en rouleaux. De plus, la marée nous joue des tours et oblige à escalader des rochers si l’on débarque plus loin. Nous passons donc la journée dans l’expectative avec des sacs allégés pour ne garder que ce qui est indispensable, prêts à débarquer en quelques minutes si une fenêtre venait à s’ouvrir. Nous profitons de ce temps mort pour ouvrir nos cadeaux, appeler nos familles et amis et jouer tous les 6 à AntarcTock, un jeu de Tock revisité (petits chevaux québécois, avec des cartes au lieu des dés qui permettent des coups stratégiques et des coups bas) fait main et mis au goût de l’austral par Emmanuel, notre cher trésorier ! En fin de journée, un espoir de débarquer se profile (ce qui signifierait un retour vers minuit à bord) mais le vent se relève de plus belle. Aucune fenêtre météo stable ne s'est ouverte. Nous partons nous coucher bredouille après avoir rangé nos affaires pour passer en mode navigation : nous sommes censés partir tôt dans la matinée pour traverser le Bransfield poussés par des vents du Nord.


Dimanche 26 décembre


Nous nous réveillons dans un bateau étrangement calme. La dépression qui devait normalement nous arriver dessus a finalement changé de sens dans la nuit (la météo est vraiment instable et difficilement prévisible à ces latitudes) ! Petit déjeuner en vitesse pour se tenir prêt pour un débarquement à marée haute. Après quelques minutes d’attente, la fenêtre se confirme et la journée commence par un débarquement en douceur sur la plage ! S’en suit une demi-heure de marche entre les éléphants de mer pour atteindre Lions Rump, ses plages et ses plateaux sur lesquels nichent les manchots.



Lana arrive à effectuer tous ses plans de vols malgré le vent qui souffle assez vivement en haut du relief. Elle a même le temps de doubler son second vol afin de préciser ses données photogrammétriques en vue d’améliorer la modélisation 3D des sites qu’elle survole.

Elle est secondée précieusement par Baptiste qui pose les cibles GPS et en relève les coordonnées entre deux photos de manchots. Olivier effectue à nouveau ses prélèvements sédimentaires et varie les sites afin d’obtenir la plus grande diversité possible : plages, sites de vie des manchots, écoulement glaciaires, etc. Margot continue d’observer ses camarades et note les évolutions progressives dans les protocoles de terrain. Niels immortalise la journée par des séquences vidéo, sous l’œil attentif de David qui, en plus d’être guide de montagne, a une formation de photographe.



Pendant ce temps à bord, les marins continuent de faire vivre le bateau : petites réparations, entretien, ménage, cuisine, … Clément donne un petit coup de main dans la matinée, profite des éoliennes installées sur le pont qui fournissent suffisamment d’énergie pour recharger les ordinateurs des uns et des autres pendant la journée et s’occupe de remplir les rapports d’activités des différentes zones traversées pour les envoyer aux TAAF (Terres australes et antarctiques françaises), l’organisme qui délivre les permis d’activité en Antarctique pour les Français. Cette journée à bord est aussi l’occasion de prendre le temps de vous écrire ce journal bien plus long qu’auparavant tant il y a de choses à dire (et encore on a dû faire le tri !).

Au retour du terrain, nous lavons les chaussures, les sacs, nous désinfectons le tout et nous rangeons à nouveau le bateau pour s’assurer que rien ne risque de bouger si l’on repart en navigation. Nous passons ensuite à table pour un en-cas chaud pour calmer notre appétit jusqu’au dîner : soupe, fromage, pain… Sur le terrain, nous mangeons juste une barre et quelques crackers pour avoir de l’énergie mais nous ne faisons pas de grand pique-nique : il fait froid, le but est d’utiliser tout le temps dont on dispose pour boucler les protocoles tant que les conditions sont bonnes et rentrer à bord. De plus, nous évitons tant que faire se peut d’apporter de la nourriture qui pourrait, s’il y avait des restes ou des miettes, contaminer les sites d’étude ou perturber les animaux sur place.


Nous espérons que vous passez de belles fêtes de fin d’année. À la semaine prochaine pour le récit d’expériences toujours plus au Sud !




 

[Devinette de la semaine]


Pour cette semaine, pas une mais deux photos mystère!

Arriverez-vous à deviner ce que l'on voit sur chacune de ces photos ?


Photo mystère n°1


Photo mystère n°2


Réponse à la devinette de la semaine passée:

Ce beau ronflement calme et musical était celui de Baptiste ! Apparemment d'autres ont eu du mal à dormir... :)

695 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout
bottom of page